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Petite écologie des études littéraires

Nous publions un article lu sur le blog « de litteris » qui s’ interroge – à travers la présentation d’ un essai-  sur la manière de s’initier à la littérature et  sur  l’ importance de l’ écriture  pour conclure finalement sur l’ appropriation du fait littéraire.

Pourquoi et comment étudier la littérature ? Cette question est au cœur de ma vie –de lectrice, de professeur, d’apprentie critique. Je brasse quotidiennement « l’objet littérature » et m’interroge souvent sur les moyens d’un véritable partage : comment transmet-on l’expérience, le plaisir de la lecture ? Comment construit-on son intelligence de la langue et une vision personnelle de la culture ?

Jean-Marie Schaeffer 1 – dont j’ai dévoré et copieusement annoté, étudiante, les essais, et plus particulièrement son Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?- s’éloigne résolument de la tendance actuelle à la déploration : il n’est pas question ici de proclamer, comme d’autres, la mort de la littérature, des humanités ou de la lecture, mais bel et bien de s’interroger sur la crise de la transmission du fait littéraire, le conflit entre les pratiques créatrices réelles et l’enseignement, première source de leur transmission. Il s’éloigne ainsi d’analyses comme celle de Todorov, professeur en désespoir, qui, dans son essai La littérature en péril, m’avait semblé pécher, entre autres, par sa méconnaissance de la littérature contemporaine et de nombres de pratiques actuelles d’enseignement.

D’où vient cette crise dans l’initiation à la Littérature ? Schaeffer analyse avec justesse les divers travers de l’approche du littéraire (et des humanités en général), cet objet aux frontières si floues : parlant tant d’une vision ségrégationniste de la création humaine, qui snobe parfois des pans entiers d’œuvres vivantes (l’amoureuse de littérature populaire que je suis ne peut que s’offusquer de voir des genres aussi vivants et vibrants que la science-fiction ou la fantasy considérés comme des « mauvais » genres, longtemps boudés par les universités et la presse), que de la pratique transformée de la lecture (jamais on a autant et pourtant si peu lu) ; interrogeant la question de l’acculturation des adolescents et la pratique des grilles de lectures analytiques au lycée, qui s’appuient parfois sur des outils absents de la lecture « commune », étrangeant alors les élèves à la découverte de textes puissants ; remettant en question une école parfois obsédée par la mesure de la réussite, ne donnant pas toujours le temps aux processus d’apprentissage implicite ; encourageant à la mise en pratique du littéraire à travers l’expérience de l’écriture (tant, il est vrai, « développer notre capacité à (nous) raconter équivaut à cultiver une ressource cognitive qui est indispensable à tous les humains, puisque notre identité personnelle se construit pour une part importante sous la forme d’une configuration narrative »)… Il brosse un tableau juste, vif, et rigoureux de l’enseignement d’aujourd’hui, souvent entravé par son manque de pluridisciplinarité, son cloisonnement et son absence de recul sur lui-même, et oublieux, parfois, de transmettre ces essentiels : la lecture comme mode d’accès au monde et à soi-même, le rapport à l’écriture, non comme réflexivité abstraite, mais comme expérience formatrice des potentiels de la langue autant que de l’être. Ne devrait-ce pas être là la vraie finalité des études des Humanités ?

Ces réflexions m’ont sans doute d’autant plus touchée que j’y vois un reflet de ma propre pratique d’enseignante, n’aimant rien tant que transmettre les textes littéraires comme des tranches de vie vibrantes sur lesquelles j’essaye de faire se projeter mes élèves, les encourageant sans cesse à l’écriture – on pourrait dire de façon moins lyrique que je suis une obsessionnelle de la lecture, de la pratique du débat et des rédactions… Jamais je n’échoue autant à faire passer un texte que quand je ne parviens pas à saisir l’angle humain par lequel mes élèves se l’approprieront ; jamais je ne réussis autant à les séduire que quand je parviens à trouver l’histoire sur laquelle ils pourront se projeter, revisitant là ce qui me semble être la propriété ineffable du classique : être le témoignage d’une époque autant qu’une œuvre d’une modernité absolue, un concentré d’humanité autant qu’une expérience individuelle.

Les propositions de réforme auxquelles aboutit Schaeffer en fin d’essai (après s’être attardé sur une analyse – ardue, mais nécessaire- philosophique de ce qu’est l’expérience d’interprétation, de compréhension, d’explication) me semblent stimulantes : la nécessité de développer les pratiques d’écriture comme moyen d’appropriation du fait littéraire, l’étude approfondie des œuvres refusées par le canon afin de creuser ces filtres de sélection qui forment la vie littéraire… Autant de pistes de réflexions vivaces, qui me semblent pouvoir s’appliquer, au-delà de l’enseignement, à la pratique de la critique littéraire actuelle – qui me semble échouer quand elle ne parvient pas à entrelacer rigueur intellectuelle et sensibilité personnelle.

Un essai véritablement motivant, autant par les pistes dynamiques qu’il dégage que par son refus de sombrer dans le pessimisme ambiant : la Littérature est loin d’être morte, elle se réinvente encore ! A nous de la suivre et de réinventer sa transmission.

Notes:

  1. Petite écologie des études littéraires, Jean-Marie Schaeffer – Editions Thierry Marchaisse

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